IX

Le lendemain, vers 11 heures, la flottille royale arriva à la « maison flottante », le port du palais, sur les quais du Mékong. Le colonel Huard avait déployé le reste de ses troupes et il guettait depuis la berge où il dominait le ponton. La passerelle était en pente et Sihanouk dut monter vers le nouveau commissaire de la République au Cambodge, entouré de soldats. C’était humiliant !

Puis les deux hommes se retrouvèrent dans la salle du Trône. Sihanouk, à nouveau tout miel, semblait avoir oublié les outrages qu’il venait de subir et il ratifia sans hésiter les décisions prises, en particulier l’autonomination de Monireth comme président du Conseil. Huard l’approuva :

– C’est un ancien officier français, un héros de guerre, et il ne s’est en aucun cas compromis avec les Japonais.

« Pas comme moi », pensa Sihanouk. Il songea que la France était de retour, qu’elle n’avait renoncé à rien et qu’elle se permettait de commenter la composition du gouvernement. Il répondit avec un large sourire :

– Vous avez raison. Mon oncle, le prince Monireth, est une personne très compétente. Il n’a été incarcéré lors de la révolte des ombrelles en 1942 que parce que le mouvement nationaliste s’appuyait sur son nom pour contester l’Administration française, mais il n’y a jamais pris part ni n’a profité de cette agitation.

Huard n’avait pas bronché au rappel de la participation de Monireth à la fameuse manifestation anti-française. D’ailleurs, Sihanouk voyait bien qu’il n’était pas là pour réagir, mais pour appliquer une politique définie, longtemps auparavant, quelque part en France. Sans être paranoïaque, il était facile de constater que les Français ne leur pardonnaient pas, ni à Bao Daï ni à lui, d’avoir accepté avec trop d’enthousiasme le cadeau des Japonais. Il ne devait de conserver sa couronne qu’à la solidarité dont avait fait preuve son oncle, une solidarité qui n’était pas un acte d’affection, mais plutôt un geste politique. Se dresser contre son roi, c’était se mettre entre les mains de la France et ils avaient tous suffisamment souffert de ce temps où les Français, après avoir intronisé Sisowath en lieu et place d’un descendant de Norodom, en firent un pantin. Il y avait entre Monireth et lui un lien qui était un mélange de sentiments familiaux, d’amitié et d’intelligence politique. C’était ce qu’il y avait de plus pénible dans sa situation : il n’avait rien à reprocher à son oncle, ni sa fidélité ni son affection, sauf d’être une menace. Sa nomination comme Premier ministre dictée par la France en était la preuve.

Il n’y eut aucun problème, aucune révolte. Son Ngoc Thanh avait beaucoup de sympathisants, mais peu de partisans. Pour les premiers, la ratification du souverain avait suffi pour les calmer, les autres allèrent grossir les rangs des maquis nationalistes.

Tout allait bien. L’astrologue venait de le confirmer, Sihanouk était, officiellement, sorti de sa période noire.

La reconquête du Cambodge pour le général Leclerc était terminée, celle du Laos ne posa pas non plus de grandes difficultés. La Cochinchine, ainsi que le sud de l’Annam, fut réoccupée dès janvier 1946, les rebelles réduits à quelques îlots de résistances éparses. Restait le Tonkin.

La France étant épuisée financièrement et humainement par la guerre, Leclerc souhaitait garder l’Indochine avec le minimum de soldats. N’ayant pas les moyens de pacifier l’ensemble du territoire, il se contenta de mettre la main sur les bases vitales, de conserver les ports, Hanoï, les plantations, les mines, de protéger certains secteurs peuplés de minorités favorables et, le reste, il comptait l’obtenir par la négociation.

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