XXIV

Sœun Kimsy : quand les Vietnamiens ont envahi le pays, notre village, de par sa situation, a été quelque temps épargné. Nous étions au courant des nouvelles, mais nous faisions tout pour les cacher à nos compatriotes. Il ne fallait pas les démoraliser ni donner à certains des espoirs. On ne parvenait cependant pas à empêcher les rumeurs de courir. On se rassemblait le soir et l’on cherchait le ou les responsables. Si nous pouvions mettre la main dessus ! Mais c’était impossible, les bruits étaient trop diffus.

Un jour, j’ai réuni ceux qui m’étaient proches et je leur ai dit qu’il fallait que nous disparaissions cette nuit, avant que la nouvelle de l’effondrement du régime à Phnom Penh ne soit confirmée. Ceux qui s’en iraient les premiers seraient sauvés, les autres avaient toutes les chances d’être lynchés lorsque notre absence viendrait valider la rumeur. Personne n’a protesté et nous sommes partis. J’ai emporté tous les bijoux et l’or que j’avais et j’ai pris par la main Sita, la petite-fille d’Oum Savath. Je voulais que mon ami ait une descendance. Elle était haïe dans le village parce que c’était une vraie Khmère rouge, une de celles qui auraient dû être le Cambodge de demain. Elle a serré ma main, fière, confiante, comme ferait une enfant avec son père. J’ai réalisé soudain que moi, aussi, je n’avais pas de descendance, j’avais tellement investi dans la révolution que j’avais oublié d’avoir un fils.

Oum Sita : Quand nous avons été capturées par les républicains, nous savions qu’ils nous obligeraient à creuser notre tombe. Nous avions le droit de nous défendre, pas celui d’attaquer ni d’exercer de représailles. Nos chefs nous l’interdisaient. Pour des raisons politiques ! Ils cherchaient la désunion et nous l’union. Elle était indispensable pour chasser les Vietnamiens. C’étaient des cons, alors ils nous baisaient et nous ne pouvions rien faire.

Je manipulais la pelle avec vigueur, la conscience tranquille, une conscience révolutionnaire, un état d’esprit, une paix intérieure que ces brutes n’éprouveraient jamais. J’étais leur prisonnière, ils nous avaient violées, frappées, puis avaient tué mes deux compagnes. J’allais mourir, mais j’étais plus sereine qu’eux. Fille d’un officier de Lon Nol, j’avais eu une prime jeunesse heureuse, profitant égoïstement de la vie, comme le font les petits. Au moment, où se formait la personnalité, au moment d’aller à l’école, le monde a basculé et j’ai connu les champs, la forêt, ma terre et ma merveilleuse mith neary Li, notre institutrice. C’était une excellente pédagogue. J’ai travaillé dans des rizières, parlé aux animaux, appris à reconnaître les plantes, j’ai découvert ce pays paradisiaque où je suis née, un minuscule état qui servirait de modèle à l’univers, où tous étaient égaux, où tous vivaient ensemble, où les enfants étaient élevés par la communauté. Une nation où l’on était arrivé au stage ultime de l’humanité : le communisme.

Les Vietnamiens ont détruit tout cela, mais nous le reconstruirons dès qu’on les aura chassés. J’avais dix-sept ans et j’allais mourir, mais j’avais connu le plaisir d’être mère. Un fils engendré sans amour si ce n’est celui de la patrie et qui, cependant, m’avait donné le sien comme un cadeau venu des temps anciens, un être qui demain nous vengerait. Dès que j’ai été réglée, je suis allée retrouver mith Sy. Le Cambodge avait besoin de futurs combattants.

Encore quelques pelletées et j’en aurais fini.

J’allais mourir, un rêve fou enfoui en moi.

Pourriez-vous en dire autant, messieurs mes assassins ?

Sœun Kimsy : Quand Sita n’est pas revenue de sa patrouille, j’ai tout de suite su que le pire était arrivé. Je n’aurais jamais dû la prendre par la main lorsque j’ai fui notre village. À cause d’elle, j’ai continué à me battre. Elle était si belle, si volontaire, elle croyait si fort en nous, en ce que nous avions fait. Je ne voulais pas la décevoir.

Pourtant, j’avais assez d’argent pour que nous soyons heureux, son fils, elle et moi, mais je n’osais le lui dire. Elle m’aurait dénoncé. Nos maquis n’avaient aucune chance de gagner parce que la population était contre nous et, surtout, que nos chefs n’y croyaient plus. Ils espéraient juste survivre assez pour s’enrichir dans le trafic d’armes et de pierres. Ils avaient abandonné le communisme pour des raisons tactiques et depuis, ils profitaient de la vie. Ils veillaient désormais à leur confort, avaient délaissé la tenue noire des paysans pour des chemises blanches, des sahariennes taillées sur mesure et des complets d’hommes d’affaires.

Je suis triste que Sita soit morte, mais cela m’a donné une chance de sauver notre enfant. J’ai pris mes biens, notre fils. Je me suis réfugié à Battambang. Je me suis caché avec la peur au ventre, celle d’être dénoncé comme ancien rouge et être lynché, celle d’être rattrapé par mes ex-compagnons et d’être torturé. J’achetais les silences.

En décembre 1984, les Vietnamiens ont lancé la plus grande offensive de ces six dernières années. En l’espace de quelques semaines, toutes les bases des partisans de Pol Pot, de Son Sann et de Sihanouk, au Cambodge ont été détruites. Le PPC[4] exultait, moi aussi. Désormais, je n’avais plus rien à craindre, tous les témoins avaient disparu.

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