XXIV

Les voyages de Sihanouk à Pékin pour se faire soigner se multipliaient, s’allongeaient ; rien cependant n’avait alarmé sa femme jusqu’à ce jour de l’été 2004. Il semblait ce matin-là plus voûté, ses cheveux blancs plus clairsemés, ses gestes plus lents, sa parole moins aisée, son souffle plus court. Monique retenait ses larmes. Il marchait d’un pas hésitant dans les jardins du palais, un de ses rares moments de plaisir. Il s’est arrêté, s’est tourné vers elle. Il avait le même regard que le jour où… elle ne se souvenait plus quand, mais elle avait déjà vu ces yeux et cela lui faisait peur.

– Je ne peux plus protéger cet homme ! Je suis le roi et je ne peux le sauver !

Elle se taisait, elle savait que son mari avait besoin de parler, elle attendait. Parler lui ferait du bien, parler dissiperait l’énorme boule qui l’étouffait, le tuait.

– Je l’avais amnistié ! Pour d’obscures raisons, les États-Unis veulent sa peau, ils ont menacé de ne pas financer les CETC s’il n’était pas sur la liste des accusés. Il paraît qu’en droit international, un crime contre l’humanité n’est pas prescriptible, pas graciable !

Sihanouk s’insurgeait contre la remise en cause de ses prérogatives royales, la colère lui donnait de nouveau de la vigueur. Le souvenir de son entrevue avec Hun Sen était si vivace !

– J’ai rencontré Hun Sen. Je lui ai dit que ce type de tribunal était inutile. Sa raison d’être avait été d’empêcher nos bourreaux de redevenir honorables. Depuis, Pol Pot est mort, Ta Mok est en prison, Khieu Samphân et d’autres ont abandonné le combat. On ferait mieux de dépenser l’argent de son fonctionnement pour soulager la misère du peuple. Il était d’accord avec moi, mais a rajouté qu’on ne pouvait faire marche arrière.

Sihanouk rejouait devant sa femme la scène.

– Moi : mais ce sont les Américains qui reviennent sur leur promesse. On ne devait juger que ceux que nous désignerions. Il n’a jamais été question qu’Ieng Sary fasse partie de la charrette.

– Lui : Votre Majesté a raison. Et nous empêchons régulièrement de nombreuses inculpations, mais on ne peut rien pour Ieng Sary. Il est trop compromis. Désormais, ce n’est plus notre peuple qui demande réparation, c’est l’ensemble des nations qui souhaitent la condamnation de ces assassins, ce sont les opinions publiques qui s’insurgent contre l’oubli. Refuser la création d’un tribunal international nous a mis sur le banc des suspects, faire échouer les CETC pour sauver Ieng Sary nous désignerait comme complices. Je sais l’importance que vous attachez à ce que votre grâce soit effective, mais nous ne pouvons nous permettre d’être considérés comme coupables de génocide !

Après un silence, Sihanouk a murmuré à Monique :

– Il a raison. Le pays, dans son ensemble, serait accusé !

Il a baissé les bras comme lors de cet entretien, accablé, désespéré. Ieng Sary était l’être au monde qu’il avait le plus détesté, bien plus que Pol Pot qui avait, in fine, épargné Sihamoni et Narindrapong. Pourtant, il était atterré de ne pouvoir le sauver. Il l’avait mis sa dextre royale sur la tête de cet être maléfique. Par nécessité politique, c’est vrai, mais il avait posé cette main. Cet homme était sous sa protection. En tant que roi, il avait échoué !

– Je vais abdiquer.

Monique n’a marqué aucun étonnement. Elle savait depuis le début. Elle lui a demandé d’une voix neutre :

– À cause d’Ieng Sary ?

– À cause de lui.

Et parce qu’à 81 ans il était fatigué de ce royaume si instable, si kafkaïen. Il venait de perdre son fils Narindrapong après de longues années de conflit et quelques courts mois de réconciliation. Son regard s’est à nouveau posé sur Monique. Elle était belle comme ce fromager[6] majestueux qu’ils avaient aperçu dans le « temple de la jungle », lors de leur escapade cambodgienne durant la guerre civile.

– Et puis je voudrais transmettre ma couronne à Sihamoni.

C’était la seconde fois qu’il pensait à lui pour ce poste. Mais la première, ce n’était que pour en faire un monarque de pacotille, parce qu’il était sûr de sa docilité. Aujourd’hui, il serait réellement roi et c’était sa gentillesse qui justifiait son choix. Le peuple qui vivait sous la houlette d’un Hun Sen avait besoin de la douceur de ce souverain.

– Si tôt ?

– Il faut que je le fasse de mon vivant. Pour que le Conseil du Trône accepte ce choix, pour que Sihamoni accepte.

Monique a souri. C’est vrai, leur fils n’était pas intéressé par la politique et n’envisageait certainement pas ce destin. Comme son père, jadis, qui voulait être cinéaste, lui désirait être danseur.

Il est devenu le Roi Père. Il continuait à incarner le pays lors de cérémonies officielles, quand il le souhaitait, mais ce n’était plus que de la représentation.

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