XIV

Il n’y a rien de plus terrible au monde que de s’engager et de s’apercevoir que la propagande de l’adversaire ne ment pas. Saloth Sâr s’était présenté en tant que membre du parti communiste français venu rejoindre la lutte et fut aussitôt intégré dans l’armée de libération, avec pour mission de… planter du manioc. Ils étaient quelques Cambodgiens dans son cas. Ils acceptaient leur sort, le considérant comme une espèce de mise à l’épreuve. Enfin au bout de semaines interminables, il devint adjoint de l’officier… du mess, le chef cuisinier étant, bien entendu, un Vietnamien. Dans cette armée de Khmers vietminhs selon l’expression formulée par le roi, il y avait peu de Cambodgiens et aucun n’était gradé. Il y avait cependant un vrai travail d’éducation militante et l’on participait à des séminaires de formation politique. Ils étaient présidés par un Cambodgien, qui ne disait mot, et animés par des instructeurs, tous vietnamiens.

Quand Sihanouk se rebella, quand il se retira du côté de Siem Réap et de Battambang qu’il déclara zone libérée, la propagande changea de nature. Il fallait convaincre les paysans qu’il se moquait de son peuple, que son gouvernement à Phnom Penh continuait à soutenir la France, qu’il s’agissait d’une simple entourloupe, que c’était une manœuvre pour récupérer l’aide américaine qui affluait vers Son Ngoc Thanh. Les explications n’étaient ni fines ni probantes. Saloth Sâr pestait. Comment des Vietnamiens, des étrangers, pouvaient-ils espérer persuader des Cambodgiens qu’ils étaient plus nationalistes que leur roi ? Leur mise à l’écart n’était plus une brimade, un bizutage humiliant, c’était une faute !

Oum Savath, lui aussi, fut surpris par la décision de son souverain. Celui-ci l’avait, ces derniers temps, déçu. Il s’opposait avec une telle violence au désir d’émancipation de son peuple, combattant les démocrates qui voulaient plus de justice sociale, en appuyant son pouvoir sur celui du colonisateur, il avait si souvent proclamé l’indépendance du pays qu’on n’arrivait plus à le croire. Il l’avait encore promise pour justifier son précédent coup d’État, et sa tournée des capitales était une belle rigolade, une pantalonnade. On riait en parodiant l’autorité avec laquelle il avait supplié les nations occidentales de daigner réaliser les aspirations des Cambodgiens. C’était risible, c’était Sihanouk, c’était leur roi, c’était tragique !

Puis il avait pris le maquis et là, tout avait changé. Tout ce qu’il avait dit ou fait, tous ses échecs apparaissaient tout à coup comme une démarche pour montrer au monde qu’il avait tout essayé et qu’on ne lui laissait pas d’autre choix que la guerre. Tout devenait habileté politique. Les Français avaient épuisé toute patience et même un francophile tel que lui ne pouvait plus accepter leur tutelle. Partout le peuple se rallia à sa cause. On lança une souscription, on récolta plusieurs millions, les gouverneurs de province se déplaçant officiellement pour apporter la quote-part de leurs administrés. Son Ngoc Thanh et Son Ngoc Minh refusèrent de fusionner avec le maquis royaliste, mais virent fondre leurs effectifs.

– Il faut déserter et rejoindre les forces de Sihanouk, affirma sans préambule Sœun Kimsy à Oum Savath.

Depuis leur accrochage avec Son Ngoc Thanh près de la frontière thaïlandaise, une profonde amitié unissait les deux hommes. Ils s’étaient reconnus. C’étaient tous deux de simples villageois, pas très malins, pas très intelligents, mais qui avaient ressenti au fond de leur cambrousse, ce besoin d’ailleurs. L’un avait trouvé dans l’armée coloniale une écoute, un accueil et une possibilité de progresser dans la vie, loin des siens, l’autre avait découvert dans le nationalisme naissant cette exaltation du peuple qui était un écho à sa propre volonté de réussir.

– Fais-le. Moi, je ne bouge pas. Si on quitte maintenant les FARK, on partira sans arme lourde, avec seulement un fusil et notre courage ; si on reste, le jour voulu, on pourra rejoindre la lutte avec toute notre artillerie et notre aviation. En attendant, il faut veiller à ce que les Français ne puissent neutraliser notre armée.

Les FARK, en effet, se préparaient à rallier Sihanouk. On autorisa les officiers et sous-officiers à rentrer chez eux le soir, le week-end ou même pour une ou deux semaines, pour encadrer les milices d’une centaine de personnes qui se constituaient dans tout le Cambodge. En général, en fin d’après-midi, après leur journée de travail, ces groupes se livraient à des exercices de manœuvres, de combats. Il y avait beaucoup de paysans, de fonctionnaires, de jeunes filles, de vieux messieurs, ils avaient pour tout équipement des machettes, des bâtons, des fusils de bois. Ils marchaient à contretemps, mais avec conviction. Ils riaient pour un rien, mais faisaient les mouvements avec sérieux. Quand Oum Savath terminait la séance, on l’invitait généralement à boire un thé, un café, une bière avant qu’il ne retourne à la caserne. Les questions revenaient, régulières. Les FARK étaient-elles en mesure de les armer ? Quand aurait lieu l’insurrection ? On commentait les prises de position de Sihanouk, la situation sur le front, les échecs du corps expéditionnaire, on discourait sur ce que serait le futur Cambodge. Le roi était au cœur du mouvement, mais son avis sur l’avenir du pays ne pouvait qu’être que celui de son peuple. Partout on parlait politique avec passion, on était prêt à se battre, sans forfanterie, sans hésitation, avec la certitude de vaincre.

Oum Savath s’en retournait, les yeux brillants. Quand une nation rencontre son souverain, rien ne peut les arrêter.

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